Boris Cyrulnik: "La haine est le poison de l'âme"

Ses souvenirs d'enfant juif caché pendant la guerre rencontrent un énorme succès. Chez lui, à La Seyne-sur-mer, le pape de la résilience approfondit certains points clefs, quitte à déstabiliser
Le livre étant maintenant sorti depuis quatre mois et Boris Cyrulnik s'étant exprimé pratiquement dans tout ce que l'Hexagone compte de médiatique à propos de son passé d'enfant caché, il convenait d'avancer. Entrevoir les répercussions d'une telle exposition sur les circonvolutions de l'inébranlable neuropsychiatre-psychanalyste.
Avec le recul, quel effet a eu l'appropriation de votre histoire par le grand public ?
Sur le plan intime, je suis étonné de l'apaisement qu'apporte ce livre. Côté relationnel, je retiens la gentillesse qu'il provoque chez le lecteur.
Éprouvez-vous un sentiment d'achèvement ?
Pas d'achèvement, car j'ai toujours parlé, même si l'on me contraignait à me taire... En fait, comme chez tous les traumatisés, il se crée une personnalité clivée, avec un discours que les gens acceptent d'entendre et l'autre pas. Disons que, depuis ce livre, il y a eu un raccommodage entre ces deux parties du moi.
Après la guerre, écrivez-vous, « la pitié des adultes m'écrasait ». Mais quelle attitude pouvaient-ils avoir après vos drames ?
Ce qui est naturel, c'est la compassion - « Ton malheur me rend malheureux » -, pas la pitié. De nos jours, on retrouve cette condescendance avec les gosses des quartiers. C'est comme une humiliation, alors qu'on devrait leur parler normalement.
En affirmant que la maturité précoce n'est pas un signe de bon développement, vous allez effrayer les mères poules !
J'espère bien ! (sourire) Dès qu'une tragédie familiale les touche, les gosses mûrissent. La métamorphose peut être observable en quarante-huit heures. Attention aux conclusions hâtives qui voudraient qu'il faille blesser un enfant pour le faire grandir. La solitude affecte l'enfant autant que le désamour ou le surinvestissement affectif. Trop couvé, l'enfant vit dans une niche appauvrie, se déresponsabilise. Alors que, lorsque la famille fonctionne, il est sécurisé. L'école prend ensuite le relais et il peut naturellement quitter ses parents afin de devenir autonome.
Vous écrivez que, si vous étiez parfaitement équilibré, vous seriez devenu ébéniste, comme votre père. Y a-t-il aussi un déterminisme professionnel ?
Pour ma génération, oui. Ce n'est pas vrai pour la vôtre. A mon époque, il y avait des lignées. Ce qui a fait dire à Sartre : « N'ayant pas eu de père, j'ai eu toutes les libertés de choix. »
... @ suivre ...


